| Lorsque paraît Saccage pour la première
fois, à l’aube des années 60, il ne reste
plus grand-chose du texte initial. Remanié, coupé,
réécrit par l’éditeur, le roman
peut affronter la cohorte des censeurs la tête haute,
la morale est sauve. La littérature peut-être
un peu moins. La Musardine nous offre aujourd’hui l’intégralité
de cet incroyable texte, bouillonnant de la violence feutrée
qui fait la puissance du désir.
Fraîcheur, c’est son nom, est un jeune garçon.
Il trouve refuge un soir d’orage chez Clémence,
une femme mûre, seule, qui voit dans ce corps exultant
l’ombre d’une sensualité qu’elle
croyait à jamais éteinte. Clémence va
se consumer d’amour de désir et de pouvoir, tandis
que Fraîcheur prendra peu à peu la mesure d’une
sexualité qu’il peine à comprendre, à
affirmer et à vivre.
Saccage, c’est l’histoire d’un doute. Celle
d’un corps objet qui va devenir désirant. Celle
d’un choix. Fraîcheur s’offre aux bras des
femmes, prodigue, dans tout l’éclat de sa jeunesse,
de sa force. Il n’est qu’un corps. On ne sait
rien de lui, on ne veut rien savoir. Mais nul n’est
sans passé, et celui de Fraîcheur finira bien
par le rattraper. Un passé fait d’attirances
honteuses, de désirs étouffés, de corps
de garçons rayonnants d’une sensualité
triomphante. On est chez Genet, dans cette glorification des
corps qui s’offrent, cette sanctification du désir.
Mais la langue est celle de Flaubert, dans son exactitude,
sa rigueur, sa fougue mesurée, dans ces rapports entre
les êtres, dans ces univers exigus qui ne demandent
qu’à se gorger d’espace et de liberté,
dans ces images qui en appellent d’autres, comme Clémence
qui voit la silhouette de Fraîcheur remplacer les anges
de l’église et fait étrangement écho
à Félicité qui transfigure, dans Un cœur
simple, l’image de son perroquet en Saint-Esprit.
Saccage, enfin, est un roman rare, d’une intensité
à la fois sensuelle et littéraire, d’une
exigence extrême, de cette perfection lumineuse qui
fait, dit-on, la beauté du diable.
par Catherine Le Ferrand
Saccage, Eric Jourdan, La Musardine,
2005, 192 pages, 15 €
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