| Lire l’épais ouvrage concocté
par Gilles Poussin et Christian Marmonnier, c’est se
plonger dans une histoire tumultueuse et quasi mythique, celle
d’une revue visionnaire qui offrit à la bande
dessinée, l’espace d’une bonne dizaine
d’années, un statut qui la dépassait et
des passerelles vers toute une culture de la marge en pleine
ébullition, celle du rock, du punk, de la littérature
de science-fiction, de l’érotisme trash, du pop
art et des recherches graphiques et narratives d’avant-garde.
L’aventure nous est judicieusement contée, sous
la forme d’une gigantesque interview croisée,
par les acteurs de cette petite révolution éditoriale
qui prolongea à sa manière jusqu’au-boutiste,
le virage abordé par Goscinny au sein de Pilote : celui
d’une bande dessinée d’après 68
qui se libère de la bonne morale enfantine dans laquelle
on l’avait enfermée.
Les principales personnalités ont répondu présentes
: Bilal, Dionnet, Druillet, Serge Clerc, Margerin, Jodorowsky,
Jano, Dodo... et aussi tous ceux qui ont participé
à l’aventure éditoriale au sens large
: rédacteurs, secrétaires, maquettistes, responsables
éditoriaux. C’est dans les plus menus détails
que nous est racontée cette aventure, avec ses emballements,
son émulation collective, mais aussi ses prises de
becs et ses désillusions. La richesse de l’ouvrage
rebutera peut-être un peu le parfait néophyte
qui, noyé sous une tonne de détails, aura du
mal à trouver ses repères. En revanche, cette
même abondance ravira ceux qui croyaient déjà
connaître cette histoire sur le bout des ongles et qui
découvriront l’histoire cachée de certaines
œuvres mythiques telles que Le bandard fou (Moebius),
La nuit (Druillet) ou Le jeune Albert (Chaland)...
Tous deux, amateur chevronné et parfait découvreur,
se régaleront du scrapbook situé en fin de volume
qui reprend 600 images, dont toutes les couvertures de la
revue, et atteste de la richesse graphique qui s’est
illustrée en ces pages... Car l’apport de Métal
Hurlant a avant tout été visuel, il a libéré
la BD de sa tutelle littéraire, faisant résonner
image et imaginaire au même diapason, préfigurant
une véritable mondialisation du neuvième art
- avec ses collaborations internationales (Corben, Eisner...)
et ses éditions étrangères - et étendant
son influence bien au-delà des limites traditionnelles
de la bande dessinée.
Pourtant, Métal Hurlant ne fut pas qu’une pépinière
de géniaux auteurs... Tout ce qui y fut publié
n’a pas été d’une indéniable
qualité. Les œuvres de beaucoup (Voss, Macedo,
Denis Sire...) ont même très mal vieilli, mais
elles sont encore aujourd’hui le témoin d’une
revue qui était de son temps, époque révolue
où la création et l’innovation en bande
dessinée se faisaient au sein des magazines.
Métal Hurlant a vécu une existence en forme
de météorite, mais qui a fait du bruit et dont
nous pouvons encore percevoir aujourd’hui les troublants
échos. Des revues mythiques et disparues - (A suivre),
Pilote... -, elle est peut-être celle qui nous touche
le plus parce qu’elle était la plus impertinente,
la plus trublion, la plus dirigée par la passion, loin
des calculs purement commerciaux. À ce titre, les différents
intervenants remettent quelque peu les choses à leur
place et rendent à César ce qui est à
César. Si Moebius et Druillet étaient bien à
l’origine du magazine, ils s’éloignèrent
assez vite de sa direction, plus préoccupés
par leur planche à dessin et leurs problèmes
personnels. La véritable éminence grise de Métal
Hurlant fut Jean-Pierre Dionnet, touche-à-tout à
l’énergie peu commune, amateur maladif de tout
ce qui se situe en marge de la culture officielle, incroyable
dénicheur de talents. S’il fut scénariste
à ses heures, son gros œuvre reste avant tout
de nature éditoriale : Métal Hurlant, c’est
lui. Preuve, s’il en était encore besoin, que
ceux qui ont fait avancer l’histoire de la BD ne sont
pas seulement les auteurs, mais aussi des visionnaires comme
Dupuis, Goscinny et Dionnet qui, chacun à leur époque,
ont su indiquer des directions à suivre.
par Jean-François Nicolaï
Métal Hurlant : la machine
à rêver, Gilles Poussin
- Christian Marmonnier, Denoël Graphic, 2005, 360 pages,
40 €
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