| Quelle que soit la tranche d’âge
à laquelle il s’adresse, le grand talent de Cédric
Erard est celui du parler juste. On a connu Balthazar tout
gamin puis dans les affres de l’adolescence (J’ai
pas sommeil). Aujourd’hui, il ne passe qu’en
comparse dans ces Mémoires d’une sale gosse,
oui, une fille. Et une fois de plus, le charme opère.
Un charme plutôt décoiffant car Jeanne est la
chieuse des chieuses, une tête à claque de première,
elle le reconnaît elle-même. Mais c’est
qu’elle a fort à faire, et ceci depuis qu’elle
est toute petite, en fait depuis la naissance de son frère
: tout mettre en œuvre pour ne pas devenir semblable
à ses parents. Vaste programme qui la mène sur
les chemins de l’insoumission la plus énergique,
car elle est déterminée, la bougresse. Adolescente
difficile, certes, mais ô combien attachante, et dont
on ne peut que comprendre le combat, même si le choix
des armes porte parfois à sourire (pour les grands
qui se souviendront d’avoir vécu les mêmes
tourments).
Son exagération verbale, qu’elle livre à
son journal dans un style percutant, mêle la mauvaise
foi la plus crasse et l’absolue résolution à
atteindre le but fixé : grandir, c’est inéluctable,
mais devenir timorée, névrosée, plan-plan
et compagnie, tout mais pas ça. Oui, mais... Il ne
faut pas oublier que le propre des jeunes filles est de rêver.
Alors à quoi rêve Jeanne, derrière sa
carapace de cactus hérissé de piquants ? A la
douceur. Et de la douceur à l’amour, il n’y
a qu’un tout petit pas. Qu’elle franchira, se
libérant de sa hargne. Classique, me direz-vous. Classique
peut-être, mais pas convenu, tant Cédric Érard
sait mettre dans la bouche de son héroïne les
mots qui disent cette traversée des ans inconfortable,
houleuse, et, scintillant au bout de ce tunnel, l’exquise
lumière d’un premier amour.
L’extrait
Pendant trois semaines, j’ai
donc, selon mes humeurs, fait la bécasse affolée,
le teckel complexé, la guenon hystérique, mais
aussi l’oie, l’hippopotame, la dinde, le scarabée,
le cloporte, le ver de terre, le kangourou, la morue, King-Kong,
et même Tarzan quand il pousse son cri pour appeler
tous les animaux de la jungle. Celui-là, je m’en
servais exclusivement pour dire bonjour, le matin, en descendant
prendre le petit déjeuner. Deux fois, papa a renversé
son café sur sa cravate toute propre. Il était
en colère, et, pour le coup, j’ai trouvé
qu’il avait plutôt de quoi.
par Marianne Spozio
Cédric Érard, Mémoires
d’une sale gosse, L’école des loisirs,
coll. "Médium", 2004,
124 pages, 8,50 € |