| Les voyages se font en zeppelin. L’animal
de compagnie le plus répandu est le dodo cloné.
On n’a pas inventé l’ordinateur. La guerre
de Crimée s’éternise depuis cent trente
ans, entraînant sporadiquement de sanglants affrontements
entre la Russie tsariste et la Grande-Bretagne. Cette dernière
est sous la coupe d’une organisation type "World
company“ répondant au doux nom de Goliath, alors
que le Pays de Galles a fait sécession, gagné
par un socialisme aussi pur que dur. Quel est ce temps auquel
fait référence Jasper Fforde dans son premier
roman ? Réponse : très exactement 1985. Donc
un an après 1984. Vous suivez ? Et ceci n’est
qu’une mise en bouche, destinée à vous
brosser à grands traits cette époque dans laquelle
démarre une histoire dont l’héroïne
et narratrice se nomme Thursday Next. Cette sympathique jeune
femme qui n’a pas froid aux yeux gagne sa croûte
en tant qu’agent du prestigieux service des opérations
spéciales, section littérature, où elle
traque les faux, contrefaçons, pastiches et autres
trahisons impardonnables des œuvres de Shakespeare, Milton,
Wordsworth, etc. Car en ce 1985-là, où les ballons
de foot ne servent qu’à réparer les déchirures
spatio-temporelles, la grande affaire qui passionne les Anglais
dans leur ensemble, et pour laquelle ils s’écharpent
volontiers, se nomme "littérature".
Le roman a peut-être un peu de mal à démarrer
mais on pardonnera volontiers à son auteur qui est
parti pour une série au long cours [1], d’autant
qu’une fois dans le vif du sujet, il y nage à
son aise et nous mène par le bout du nez. Dans un contexte
complètement foldingue, le grand méchant Achéron
Hadès (appréciez le nom !), doué de pouvoirs
supranaturels, kidnappe sur manuscrit des héros d’œuvres
emblématiques, dans lesquelles il provoque des dégâts
irréversibles. La coupe est pleine lorsqu’après
avoir eu en ligne de mire un personnage du Martin Chuzzlewit
de Dickens, il fond tel un rapace sur Jane Eyre en personne,
prêt à la zigouiller pour la beauté du
geste. L’affrontement aura lieu dans les pages mêmes
du roman de Charlotte Brontë.
L’ombre tutélaire de Lewis Carrol accompagne
avec bienveillance ce thriller abracadabrant dont l’érudition
déjantée n’est pas sans rappeler celle
des Monty Pythons. Bien sûr, un zeste de culture anglo-saxonne
ne fait pas de mal si on veut apprécier tous les jokes,
sous-entendus et références hilarantes qui sont
à ramasser à la pelle. Mais même sans
cela, l’activation des zygomatiques est assurée
par un feu d’artifice de trouvailles d’une magistrale
loufoquerie. Et Jasper Fforde sait si bien nous parler de
littérature, tout en nous perdant entre réalité
et fiction, entre passé, présent et avenir,
qu’on en redemande. Ça tombe bien, le second
volume de la série vient d’être traduit
[1]. Le temps de le déguster, espérons avec
autant de plaisir, et on revient vous en parler.
par Marianne Spozio
Jasper Fforde, L’affaire
Jane Eyre (The Eyre affair, traduit de l’anglais par
Roxane Azimi), éd. 10/18, coll. "Domaine étranger",
2005, 410 pages, 9,30 €
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