
Cet été-là
Marina Tsvetaeva
Magie de la correspondance amoureuse, maternelle et professorale
entre Marina Tsvetaeva, trente-six ans, et Nicolas Gronski,
dix-huit. Entre le génie et la pureté. "Ayant
embrassé un enfant, je devenais tout à fait
du même âge que lui."
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| Ça commence de façon pour
le moins classique, à la limite de l’ennui :
"je regrette que vous ne m’ayez pas trouvée"
; "je pars demain à cinq heures" ; "je
vous attends non pas samedi mais dimanche", etc. C’est
normal. Pendant ce temps-là, ils ne cessent pas de
se voir et doivent se méfier d’un mari qu’il
convient de respecter et d’une société
russe de Meudon (pas celle d’Auteuil) qui n’est
sans doute pas prête à accepter une relation
entre un jeune homme tout juste sorti de l’adolescence
et une mère de famille deux fois plus âgée.
Rien donc ou presque avant ce fameux mois de juillet 1928
quand Marina Tsvetaeva établit ses quartiers d’été
à Pontaillac près de Royan. C’est alors
que les "vous" et les "tu" se mélangent
vraiment, que les langues se délient, que la plume
devient plus sincère et si on ne dit pas tout, on s’approche
de "cette chose-là". "Et je parle néanmoins
parce qu’encore vivante je vis."
Elle n’est pas reconnue sauf des plus grands (Pasternak,
Rilke). Il cherche à devenir poète et cache
un talent inaccompli derrière une érudition
d’élève appliqué. Peu importe,
elle trouve dans Gronski l’être le plus pur qui
soit, le dernier amour d’une éternelle amoureuse.
Gronski doit la rejoindre et cette attente attise encore un
peu plus le désir. Derrière les lectures que
l’on partage, les cadeaux que l’on s’envoie,
la chambre que l’on réserve ou la conversation
que l’on maintient parfois artificiellement se cache
cet espoir insoutenable qui en dit peut-être plus que
le plus beau des mots doux. "Mais toi écris -
aussi souvent que tu veux, sur ce que tu veux, je lirai tout
à travers (comme je lirai toi, moi - à travers
le poil de chat et les puces). Ne t’étonne pas
si la lettre suivante est différente ; aujourd’hui,
j’écris seule dans la maison. Sache tout pour
toujours." Il y a aussi toutes les leçons que
l’amante-mère Tsvetaeva adresse à son
fils-fiancé Gronski, leçons d’esthétique
donc de vie et inversement. Mais on est encore à mille
lieux (vestres) des lettres qu’ils s’échangeront
autour du 1er septembre. Il s’agit d’un paroxysme
que seule Tsvetaeva peut atteindre dans ce genre d’affaires.
"Une douleur. Non pas dans la gorge, non pas dans la
poitrine, nulle part."
par Georges Ghika
Cet été-là,
Correspondances 1928-1935, Marina Tsvetaeva et Nicolas Gronski,
Editions des Syrtes, 2005, 560 pages, 30 €
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